Nager dans l’impermanence

Hello V/ !

J’écris dans mon TGV du matin, car je n’ai pas eu un moment seule hier pour écrire. Il faut donc que tu imagines en lisant le paysage qui défile… Mais aussi mon état moyennement cool car cela tangue et je suis malade quand j’utilise mon ordinateur dans le train. Ce sera peut-être, contrairement à l’habitude, un bonbon en deux jets.

Je t’ai laissée Dimanche sur une phrase un peu sibylline qui a éveillé ta curiosité. Au constat « je m’impose des choses (…) il faut que je prenne soin de moi » je t’ai répondu « pense bien à dissocier le soin du plaisir ». So here is the post ! (oh on vient de heurter un troupeau de chevreuils, je suis très triste, je fais des souhaits avant de reprendre)

(…) Bon, ce post finit pas porter très mal son nom initial « Ne pas bouder son plaisir ! » : nous sommes arrêtés pour une durée indéterminée en pleine voie après cet accident meurtrier. Je vais donc plutôt faire un aparté sur l’impermanence, parce qu’elle est à double titre d’actualité : impermanence au sens absolu, de la vie, pour ces pauvres chevreuils, et impermanence des choses au sens très relatif pour moi et mes co-voyageurs qui vivons un moment ou rien ne se passe comme prévu.

L’impermanence c’est l’un des concepts centraux dans le Bouddhisme. En partie parce qu’elle est l’une des principales causes de souffrance humaine. Les choses changent et passent toutes, quoi qu’il arrive, la seule question étant « quand » et pas « si ». Et comme nous humains n’avons pas intégré cette impermanence, nous souffrons régulièrement de l’attachement ou de la saisie que nous faisons des choses et des relations que nous voulons ou souhaitons stables, immuables, sûres. Évidemment l’application ultime est liée à la mort, mais je préfère te parler de la façon donc je l’intègre aujourd’hui dans ma situation.

D’abord, prendre la réalité telle qu’elle est, ni plus, ni moins. Le train a heurté, il s’est arrêté, on ne sera pas à l’heure attendue. Inutile de refuser la réalité où d’essayer de s’accrocher à un miracle. Ni de faire du story telling en commentant 14 fois l’évènement avec moult hypothèses non vérifiées avec les passagers, les réseaux, les textos… Ecrire un message simple pour annuler la première réunion sans en faire des caisses.

Ensuite, lâcher prise. Ne pas faire de nœuds avec le futur et le passé du type « si j’avais pris le train d’avant », « si je n’arrive pas pour telle réunion ils vont penser ça », « si on reste bloqués carrément toute la matinée je fais quoi ? », « il va peut-être falloir que je change mon mode de vie quand même si les trains ne sont pas fiables »… Rester dans le présent et se détendre, rien n’est encore joué inutile de spéculer sur des choses désagréables.

Connecter la compassion, et se relier à ceux qui souffrent de cette situation : je pense aux chevreuils, au chauffeur en train d’inspecter tout ça, et aux personnes dans le train qui mettent une journée peut-être plus importante que moi en péril. Il doit y en avoir des rendez-vous qu’on n’a qu’une fois qui seront manqués aujourd’hui !

Et puis, en profiter pour se connecter à soi et voir ce qu’il se passe, et ce qu’il est possible de faire dans cette nouvelle donne avec les éléments et le contexte à disposition : moi, j’ai le temps de t’écrire sans avoir mal au cœur car ça ne bouge plus. Une dame dit que ça lui apprend comment utiliser le partage de connexion avec son téléphone. Méditer un peu, lire, en venir à prendre cette pause au calme et au chaud comme un agréable moment.

En fait, il faut changer son cadre de référence, ne plus vivre cette journée “par rapport à ce qu’elle aurait du être”. Reboot du cerveau. C’est “être frais d’un jour à l’autre”, voire même d’un instant à l’autre. L’inverse provoquerait stress, ressentiment, énervement, colère, peur, excitation, fatigue… Je sais de quoi je parle j’ai longtemps pratiqué ce versant-là !

Une petite phrase d’un Lama pour te quitter en douceur :

« Ce qui est le plus dur, c’est quand on lutte contre le fleuve de la vie et qu’on ne veut pas accepter les changements. (…) Quand on apprend à nager avec le fleuve, c’est beaucoup mieux, c’est beaucoup plus facile. L’esprit est plus léger et plus joyeux. »

Un peu moins statique que « faire la planche », tout aussi nécessaire ! Je te souhaite une semaine fluide et je t’embrasse.

F/.

One thought on “Nager dans l’impermanence”

  1. Salut F/!

    Quel bonheur une fois encore de lire ton “bonbon”, tard le soir, alors que les concepts d’impermanence et de lâcher prise ont, une fois encore, maillé ma journée! Nous en parlions ce matin avec des amis, de ce fameux lâcher prise, dont on parle si souvent mais qui est tellement difficile à toucher du doigt. Je me souviens la première fois de ma vie où un thérapeute m’a dit que ce qui me ferait du bien, ca serait de lâcher prise, et que dans ma tête je me disais “ah ben oui, super, mais j’en fais quoi, moi, de ca? je m’assois sur une chaise et je lâche prise?”. Autant te dire que je n’avais pas pris cette phrase comme un “cadeau”, à l’époque!

    La SNCF (merci à elle!) m’a effectivement bien aidée sur ce sujet. A l’époque où je passais ma vie dans le train, à aller de collectivité en collectivité, j’ai souvent eu à faire face à ces retards aux raisons diverses, et à composer avec une organisation parfois fluctuante. Au-delà ou en parallèle du lâcher prise, je trouve que ce sont aussi des moments où les gens se parlent, entrent en contact, se rendent service ou se racontent des choses qu’ils n’auraient jamais eu l’occasion de se raconter en temps “normal”, où tout se passe comme prévu. La magie du moment de galère partagé, le naturel de coopération qui revient au galop face à une difficulté traversée ensemble.

    Et puis, il y a aussi eu les enfants. Les premiers mois où tu te dis: “quand elle dormira, je ferai ma sieste, et ensuite, on ira faire des courses”. Sauf que la sieste n’a jamais lieu (ou alors, plusieurs heures après), et qu’elle a faim au moment où on est enfin prêtes à sortir. Quand mon mari, pourtant pas toujours grand organisateur, et qui m’avait dit peu après notre rencontre, alors que je lui demandais à quoi il réfléchissait, “je pense à l’impermanence du monde”, fait ce genre de plans, je lui dis d’ailleurs : “tu ne veux pas qu’on finisse le repas et qu’on voie ensuite?” Phrase absolument impensable dans ma bouche il y a 3 ans de ça!

    Dans certains cas malgré tout, l’exercice reste ardu et ma bonne volonté continue à me faire défaut : un train en retard alors que j’anime un séminaire à Paris, un rendez-vous médical ou professionnel qui dure alors que je dois aller chercher les enfants, une situation où je sais que quelqu’un va m’attendre et “perdre son temps”. Tu me parlais de l’expérience de boire un café au comptoir plutôt que d’arriver au travail une heure plus tôt que d’habitude… Je pense qu’elle serait aussi parfaitement adéquate dans les situations auxquelles on ne peut rien changer, où tout ton être te dit “je perds le contrôle mais j’aimerais contrôler quand même”! Cela doit être terriblement riche d’enseignements.

    Avant de te laisser et de te souhaiter bonne nuit, je voulais te dire à quel point j’apprécie ces échanges et le fait d’écrire, un exercice plus profond et personnel que nos messages vocaux (si appréciables soient-ils!). Merci de m’offrir cette opportunité et d’être là avec moi dans ce projet!

    Grosses bises!

    V/.

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